À trente-six ans, le défenseur central néo-zélandais Tommy Smith a pu assister depuis le banc au match nul des siens face à l'Iran en ouverture de la Coupe du Monde. Portrait d'un vétéran qui s’est battu toute la saison dans la cinquième division anglaise avec Braintree Town avant de s'offrir un final mondial.
Le samedi après-midi, le quotidien de Tommy Smith est la National League. Sur des pelouses difficiles, au milieu des odeurs de fritures, il défend les couleurs de Braintree Town. Club d’une petite ville industrielle de l’Essex, connue pour son histoire industrielle liée à la soie ou son jumelage avec Pierrefitte-sur-Seine, Braintree accueille un club que l’on surnomme affectueusement The Iron qui perpétue l’archétype du football britannique. Le club évolue au Cressing Road Stadium, enceinte centenaire et récemment rebaptisée The Rare Breed Meat Co. Stadium du nom de l’entreprise spécialisée dans la fourniture « de races rares et traditionnelles à certains des meilleurs restaurants et boucheries du Royaume-Uni » et dont la capacité totale du stade plafonne à un peu plus de quatre mille places, mais seules cinq cent cinquante-trois sont des places assises isolées dans une tribune principale couverte.
C’est dans ce décor authentique que le colosse de cent quatre-vingt-huit centimètres a posé ses valises en août 2025, où il a suivi un long chemin de croix achevé par une relégation actée un lundi de Pâques après un match nul stérile face à Woking (0-0). Face à ce marasme sportif et administratif, l’entraîneur Steve Pitt livrait d’ailleurs au micro de la BBC Essex un constat accablant sur des conditions de travail intenables : « il n’y a pas un manager à ce niveau qui travaille dans les conditions qui sont les miennes ». Au milieu de tout cela, Tommy Smith a donc vécu une saison difficile, avec ses dix-sept apparitions en championnat et une vitesse de pointe déclinante, étant souvent géré pour ménager son organisme face à l’intensité athlétique de la National League, laissé sur le banc contre Rochdale ou jeté dans la bataille pour seulement vingt-et-une minutes lors d’une rare victoire arrachée contre Truro City (3-2), la dernière au compteur, en février.
Mais le 14 mai 2026, son nom est apparu en dans la liste des vingt-six All Whites retenus pour le Mondial par le sélectionneur Darren Bazeley. Entre Sarpreet Singh et Marko Stamenić. Une surprise pour la quarantaine de journalistes présents doublée d’un miracle économique pour son club. Car en vertu du Programme de répartition des bénéfices de la FIFA, sa simple présence va rapporter environ onze mille dollars par jour de compétition. Même dans le scénario d’une élimination précoce après les matchs de poules contre l’Iran, l’Égypte et la Belgique, Braintree s’apprête à recevoir un chèque inespéré de deux cent cinquante mille dollars. Un cadeau tombé du ciel pour un club pensionnaire de la sixième division pour la saison prochaine. Une occasion unique de pénétrer sur le terrain lors des hymnes et de suivre, depuis le banc, la nouvelle grande performance des All Whites en Coupe du Monde.
Photo : Alex Caparros/Getty Images
Certains observateurs imaginaient voir Bill Tuiloma, trente-et-un ans, défenseur droitier de Wellington Phoenix. Mais Darren Bazeley a choisi Smith. Et a pleinement assumé sa décision en conceptualisant le rôle de son vétéran comme celui d’un véritable « architecte culturel » : « Avec un groupe de vingt-six, tout le monde ne va pas jouer. Nous avons donc ajouté Tommy parce que son leadership est formidable. Il va être si important pour maintenir les joueurs sur la bonne voie. Nous nous appuierons beaucoup sur lui ». Ce choix a reçu le soutien de Ricki Herbert, l’homme qui avait conduit la Nouvelle-Zélande en Afrique du Sud, rappelant que l’Australie avait adopté la même démarche protectrice en 2018 avec Tim Cahill. Avec son meilleur ami et capitaine Chris Wood, l’attaquant vedette de Nottingham Forest, Smith est le dernier survivant de l’épopée mythique de 2010, portant sur ses larges épaules la mémoire d’une Coupe du Monde sud-africaine conclue sans la moindre défaite.
Lors de la Coupe du Monde 2010, Smith a tout juste vingt ans lorsqu’il est propulsé titulaire face à la grande Italie, championne du monde en titre. À la demi-heure de jeu, l’arbitre Carlos Batres siffle un penalty extrêmement généreux pour un léger tirage de maillot de Smith sur Daniele De Rossi, transformé par Iaquinta. Loin de s’effondrer sous le poids de la culpabilité, le gamin d’Ipswich se transcende au cœur d’un siège héroïque de quinze corners italiens. À la 79e minute, d’un coup de tête rageur sur sa propre ligne de but, il repousse une tentative de Iaquinta au-dessus de la transversale, scellant un nul légendaire (1-1). Le capitaine Ryan Nelsen racontait plus tard l’effervescence d’un vestiaire en transe où le Premier Ministre lui-même s’était invité pour fêter l’invincibilité historique de cette équipe. En Afrique du Sud, Smith dispute l’intégralité des rencontres.
Né à Macclesfield dans le Cheshire, passé par le North Shore United en Nouvelle-Zélande, Tommy Smith intègre l’académie d’Ipswich Town en 2006. Il passe onze ans à Portman Road, dispute deux cent soixante-sept matchs, inscrit vingt-trois buts et décroche un titre de joueur de l’année en 2013. Smith évolue sous les ordres de managers exigeants comme Roy Keane ou Mick McCarthy, ce dernier saluant sa charnière inamovible Christophe Berra-Smith comme l’une des meilleures. Le roc néo-zélandais défend les couleurs d’Ipswich pendant près d’une décennie avant de partir s’offrir une parenthèse américaine en 2017 lorsqu’il rejoint Colorado Rapids sous les ordres d’Anthony Hudson, ancien sélectionneur des All Whites. Après deux saisons, il rentre en Angleterre, effectue quelques piges à Colchester United ou MK Dons, avant de découvrir la A-League avec Macarthur puis de participer à la saison inaugurale d’Auckland FC. Il y connait alors sa dernière renaissance majeure, étant sacré « Hero of the Year » par les supporters des Black Knights pour son implication communautaire après avoir été l’un des hommes forts d’un club qui remporte la phase régulière, premier titre en club pour Tommy Smith. Il décide alors de rentrer en Angleterre pour retrouver sa famille.

Photo : Alex Caparros/Getty Images
Durant ce temps, il devient en 2012 le plus jeune capitaine de l’histoire des All Whites face au Salvador (2-2) et dispute le tournoi des Jeux Olympiques avec la sélection. En 2014, tiraillé par des voyages intercontinentaux éreintants qui menaçaient sa place en club, il choisit de mettre sa carrière internationale en pause pendant douze mois, provoquant une immense polémique au pays. Il revient en 2017, surmonte une lourde opération du dos pour disputer la Coupe des Confédérations 2017 et retrouve alors sa place dans le groupe avec lequel il décroche la Coupe des Nations de l’OFC en 2024.
;Début mai 2026, quelques jours seulement avant l’annonce de la liste officielle, le colosse offrait un témoignage lors d’une conférence donnée devant une centaine d’étudiants du Suffolk New College, l’établissement de son adolescence à Ipswich, animé par le directeur Alan Pease. Interrogé sur ses rêves de Coupe du Monde alors qu’il sortait tout juste du marasme de Braintree, Smith confiait humblement : « J’attends l’appel, et j’espère que les nouvelles seront positives. Ce serait une façon incroyable de terminer ma carrière ». Un mois plus tard, sur le sol américain, son rôle ne sera probablement pas de museler Jérémy Doku, mais de s’assurer que les jeunes pousses de la charnière, Tyler Bindon ou Finn Surman ne plient pas sous le poids écrasant de l’événement.
Photo une : Hannah Peters/Getty Images


